"Une île dans le coeur"

 

Plus de réflexions sur la création de ce poème dans l'article de blog sur ce poème.



Les villes des enfants d’immigrés

sont comme des berceaux empruntés.

On y a grandi et on les aime.

On en connaît chaque recoin,

chaque oreiller,

chaque couverture de laine.

Quand je marche dans ces rues,

mon enfance court devant moi

et tu es toujours à mes côtés.

Je te vois dans chaque vitrine de café ;

on a été ensemble sur cette place,

dans cette rue,

et celle-ci,

et celle-ci.

Tu commandes un renversé,

tu demandes « La Tribune » et « La Suisse »

et tu lis en silence

pendant que je décortique doucement

le citron de ma tasse de thé.

J'ai cinq ans,

tu n'as pas encore commencé à me parler.

La vie est douce comme un café genevois,

acide et excitante comme tout ce qui me crie

que je ne suis pas chez moi.

Oui, bien sûr, il y a ces gens qui….

n’aiment pas et qui ont peur.

Mais il y a aussi cet ailleurs qui coule dans mes veines.

Je ris plus fort que ce que la bienséance voudrait.

Je pleure plus fort.

Je parle plus fort.

Je suis à la maison,

je n’en connais pas d’autre.

Mais je suis appelée inexorablement

vers une contrée qui n’existe pas.

Un pays qui serait moi.

Les enfants d’immigrés ont une île dans le cœur.

Une île qui ne ressemble à aucune autre.

Elle est faite de plumes empruntées

aux souvenirs des anciens

et à ce lointain pays d’où

ils ne viennent pas.

Elle est faite de rubis et de grenats

qui brillent dans la nuit

de nos questions sans réponse.

Elle est faite de cette certitude que nous venons tous

d’un pays imaginaire qui nous dessine.

Et moi qui ne suis qu’à moitié une enfant d’immigré,

qui suis si souvent la moitié d’une moitié d’une tentative

de mettre la vie dans des carrés,

je sais que le sentiment d’appartenance n’est qu’une illusion,

que je serai toujours en chemin vers mon île,

comme chacun d'entre nous.

Mais quand je marche dans la ville qui m’a vue grandir,

si familière et si singulière,

je rentre dans ce café que tu connais –

tu les connais tous -

et je commande un renversé,

même si je n’aime pas ça,

juste pour être avec toi.

Toi l’étranger, l’extraordinaire, l’aventurier,

qui sera toujours penché sur mon berceau

et sur moi.

 

 

Commentaires  

0 #1 Jacques Iranzo 02-11-2020 21:21
Très joli :roll:
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